et si la mousse avec laquelle je construis les marionnettes venait à manquer

Publié le par Fabrice Levy-Hadida

Je commence.  La porte est verrouillée, je tourne la clé. Dans la rue, je prends le pas, couloirs de métro, mon regard cherche une accroche, ne la trouve pas, je me résous à contempler le sol, les pas de plus en plus pressés. De pas en pas, la marche s'accélère, la régularité des pas laisse apparaître des mouvements incontrôlés et autres tics dus à la nervosité, ici le bras, là la tête, là encore bras et jambe qui se dérobent.
Dans la marche vers les mots, je cherche le sens, j'écourte la discussion intérieure, le vent se lève. La nuit va bientôt tomber, je me dis qu'il a fait gris-brumeux tout au long de la journée ; je me dis la journée se termine et je me rends compte que j'ai marché en elle comme un somnanbule aurait pu le faire, dans le coton de mes idées, corps cassé... Cela fait deux jours que l'automne a fait son apparition, cela en plein printemps, juste après l'été. Il faudrait que je pense à faire un signe. Un signe à ceux qui se sentent désemparés. Comment taire ces doutes qui s'invitent en moi ? Comment continuer ? Continuant la marche, derrière mes yeux je me saisis d'un bloc de mousse, et en commence sa sculpture. Je sens monter en moi quelque chose d'étrange, serait-ce autre chose que la mousse que je travaille, un oeil, un nez, l'autre oeil, articulation, mâchoires musclée, au détour de mes pensées un visage apparaît, ce n'est plus le bloc de mousse, volume habituel...
immeuble.jpgJ'entends une voix qui me tire de ma rêverie ; habitué je tends mes papiers à celui qui me les demande. Dedans ma voix me dit, ne le regarde pas dans les yeux. J'écoute le conseil de cette voix que je connais bien. Un temps que je ne saurais déterminer, sept secondes, deux minutes, dix heures, trente-six jours, deux cents ans passe à inspecter cette carte périmée. Carte vieille génération d'identité, pièce de musée mainte fois passée en machine, carte maintenant à la couleur beauté-délavée par le temps. J'entends une voix qui me conseille impérativement : renouvelez votre identité et je sais, entendant ce sésame que mes pas peuvent reprendre leur rythme, à la recherche du sens de ma route, mon visage ne montre rien de l'émotion qui m'habite... Pas après pas j'avance vers mon but.
Quand j'arrive à la porte du ghetto,
Comment s'appelle-t-il, mais comment s'appelle-t-il ? Je connais ce visage, mais je ne sais mettre un nom dessus, cette question me taraude.
Ce jour là je devais traverser pour me procurer de la mousse. Je détestais ces jours ou il me fallait passer de l'autre côté pour m'approvisionner. Ces jours là l'angoisse me tenaillait, ventre serré, ma respiration devenait difficile. A cette époque là, je n'étais pas encore tout a fait mort, mais j'étais déjà bien vieux. A la porte du ghetto il y avait toujours une file d'attente, c'était la même chose à la porte d'entrée mais ça allait plus vite. Ce jour là, quand j'arrive, il ya déjà une longue file d'attente, je ne fais pas de vague, et m'installe et la question me reprend mais comment s'appelle-t-il ? La file des sortants du ghetto avance lentement, j'aimerais pouvoir emprunter la porte dérobée des travailleurs, des encartés, des habitués, des policiers mais je ne suis pas l'un d'eux, je suis un sortant du ghetto de base et il me faut suivre le protocole des sortants de base... Pendant que j'attendais je revoyais le temps ou il n'était pas difficile de trouver de la mousse. Je revoyais le temps, sculptant quand je le désirais, m'arrêtant, non parce que le matériel venait à manquer mais parce que de mes mains rien ne pouvait sortir encore. Ce jour là j'ai patienté deux heures et lorsque mon tour est arrivé, l'heure du couvre-feu arrivait aussi alors, vite, je suis retourné sur mes pas. La porte était verrouillé. Je finis.

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