la marionnette et le temps, brèves nouvelles

Publié le par Fabrice Levy-Hadida

DSCF2435.JPGDans combien de billet, sur les 204 publiés dans ce blog, ai-je parlé du temps et de sa contrainte ? Chaque jour commence et je me demande  où se cachent ces précieuses minutes qui, je le sais, me manqueront en  fin de journée ; il est des jours, il est des nuits.
Je ferme les yeux et je revois les mains dans la peinture plongée, une époque sans contrainte. Les mains sont fatiguées, les épaules aussi, l'esprit bouillonne, j'ouvre les yeux. Rue de l'arbrisseau à Lille-Sud,  au bureau, quand nous y passons, c'est souvent en coup de vent. Cela n'empêche pas de voir que le quartier est tendu. Il est un jour ou arrivant, alors que les facteurs avaient déposé les annuaires la veille, on en voyait voleter confettis et bandelettes sur toute la longueur de la route. Pas des voitures brûlées mais des bandelettes de papier, reflétant le désarroi, l'ennui, la fatigue. Souvent, après le passage en coup de vent, vérification de la boite aux lettres, des messages, récupération de quelque outil manquant, nous repartons, reprenons la route. Il y a des jours à 200 et d'autres à 300 kilomètres, ceux là sont les plus fatigants. Je sais que travaillant loin nous polluons la planète ; mais aucun moyen de locomotion collectif nous amène dans les endroits retirés où nous travaillons en nous laissant la mobilité dont nous avons besoin pour assumer nos activités. Nous ne pouvons nous installer dans ces lieux retirés parce que nous passons sans cesse d'une ville à l'autre. Oui, nous sommes itinérants... 
Ce matin mon fils me demandait Et toi, c'est quand la retraite ?  Et puis tout de suite il répondait Je sais, tu travailleras jusque très vieux, barbe très longue, tu travailleras jusque 9O ans et plus. Je me demande, pourquoi il a utilisé l'image de la barbe, moi qui ne porte pas de poil ? Peut-être que le métier de marionnettiste est associé, même dans l'imaginaire d'un fils de marionnettiste imberbe, à un homme barbu..
Je referme les yeux, je reviens au temps. Le temps de la course. Le temps des mots,  le temps de le dire. Quand nous passons rue de l'arbrisseau , au Sud  de Lille,  nous voyons le même éloignement que dans les territoires retirés sur lesquels nous intervenons en ce moment ; la même solitude, le même désespoir.  Montrez moi les bâtisseurs qui ont construit cela, qu'ils m'expliquent les raisons de ces villes construites autour des routes, qu'on traverse mais dans lesquelles on ne reste pas. Qu'ils me disent comment ils en sont arrivés à ces villes dans lesquelles on ne se réunit plus. Qu'ils m'expliquent ces  villes sans place sur laquelle la population peut se rassembler ; qu'ils m'expliquent ces villes à entrées d'immeuble  occupées faute de mieux...
DSCF4089.JPGDans ces quartiers, dans ces petites villes, c'est cela qui est le plus frappant, la solitude, l'absence de lieu de rencontre, de lieu de réunion... Après avoir vu cela, il ne faut pas hésiter à imaginer, le soir venu, derrière portes et fenêtres closes, volets baissés, verrous tirés, ces gens, ces hommes et femmes, jeunes et vieux, regardant leur téléviseur. Comment, une fois cela pensé, continuer de reprocher aux jeunes de tenter de se réunir encore ; nos pères étaient comme eux, quand ils n'avaient pas de place pour se réunir, ils occupaient la rue. Mais aujourd'hui, c'est l'époque du "Rentrez chez vous, circulez, il n'y a rien à voir". Nous vivons une époque, chacun chez soi , une France de propriétaire ou de locataire, peu importe mais une France de français chez soi... Et pour cela on met les moyens ; il y a quelques mois en arrière, j'étais frappé de la différence de présence policière entre quartier d'une ville comme Lille et villes éloignées, aujourd'hui, ma subjectivité dit que le fossé se réduit, il n'est pas de jour sans que nous croisions, ici ou là, des hommes des forces de l'ordre, bord de routes vérifiant, contrôlant, peut-être essayant de participer à atteindre des quotas, d'excès de vitesse, de défaut de permis, de reconduite à la frontière. Je ferme les yeux, et je me dis que si je lisais dans la page 4 du Canard Enchaîné daté mercredi 17-10-2007 l'article de Brigitte Rossigneux, Course contre la montre derrière les ans-papiers je comprendrais que marionnettiste, je ne suis pas seul à manquer de temps. Peut-être que lisant cela je ne regarderais pas de la même manière ces agents de la force de l'ordre, postés au bord des routes...

Publié dans Autre inclassable

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