en 2008 on s'y remet, création les premiers mots

Publié le par Fabrice Levy-Hadida

amid.jpgMonstre, tu es un monstre…. C’est avec ces mots que ma mère essayait de me fermer la porte au nez. Je ne pouvais la laisser faire ! Encore aujourd’hui ça me hante. Monstre, tu es un monstre, les mots reviennent, les mots travaillent et, aussi la couleur de la colère…  quelle est-elle déjà ? Monstre tu es un monstre. Je ne pouvais la laisser dire, je ne pouvais la laisser penser alors, je me chargeais de la faire changer d’avis. Je sais, je n’aurais pas du…

Un jour la voix a été plus forte.

Je me souviens.

Les mots ne sont pas ce qu’ils disent, les mots continuent de résonner longtemps après leur émission et même après l’avoir fait taire, avoir fait taire se mots ; longtemps après avoir fait taire ma mère, les siens, ses mots continuaient, continuent, continuent … Ils continueront longtemps ?

 Monstre tu es un monstre. Je dois me faire taire, je dois me taire, je ne suis plus ; « je », n’est plus rien…

« Je », n’est rien ; « je », ne sait pas ; chaque jour,  « je », est un peu moins. Etait-il grand avant. Avait-il un périmètre, je qui,  dépassant les limites, me permettait de cerner, me permettait de dire : je suis.

Des jours sont passés et  l’image qui me hantait est devenue le centre est devenue je.  

Il se répète, « je », n’est rien.

alex.jpgLorsque ça a commencé ça n’était pas pareil. Mais quand est-ce que ça a  commencé ? « Je », se souvient.  « Je », se promenait. « Je », alors,  n’était pas un monstre ; pas encore.  Comment écrire cela, comment dire cela ? Tout ce qui s’est passé, le temps, les mots, les rencontres et éloignements, les événements insignifiants, les autres.  « Je » est un monstre, tu es un monstre…..

Ca ne durera qu’avec moi, ça s’arrêtera avec moi. Je sera plus, je sera loin, je sera fini. Il faudrait que je finisse. Ce qui reste humain en moi, ce qui reste pourra disparaître ; oui tout disparaîtra.

Monstre tu es un monstre, si au moins elle n’avait fait que le penser ; si au moins elle s’était tu ; si au moins…  Mais, rien ne sert de penser… Penser, penser, penser c’est être ; penser c’est mourir. Quand elle a vu, quand elle a compris, elle était calme, elle n’a pas crié, elle s’est laissé aller entre les mains du monstre qu’elle avait enfanté et puis, elle est partie ; doucement elle est partie.  Sans cri, sans rien, elle a renoncé peut-être même elle était heureuse, elle n’aurait plus à penser ; elle n’aurait plus à dire « monstre tu es un monstre ».

Enfant je chantais. Enfant je n’aurais pas pu le dire. Enfant ça n’a pas duré, pas assez duré. Combien de temps ça dure l’enfance ? En temps normal, c’est quoi, c’est combien, ils nous en donnent pour combien en nous mettant au monde ?  Vous en voulez pour cinq, dix, quinze ans ? Celui que j’étais en a eu pour six ans. Après c’était fini, après ils avaient compris. Après ils m’ont plus laissé en paix. Ils suivaient à la trace mes pas, vérifiaient après mon passage de peur que… le monstre que jh’étais ne dérange leurs habitudes confortables, trop confortables. Ils avaient compris. A partir de là, ils ont tout essayé.  D’autres ont des cadeaux aux anniversaires, moi j’avais la peur, leur peur. La peur et ma cave ; oui, la cave est vite devenue ma chambre. Ils voulaient que ça change mais ça n’a rien changé. Au contraire !

Un jour un homme a sonné à la porte.

Je me souviens.

La voix était forte à cette époque là.

blinddebout.jpgDans la cave je comptais les briques. Commençant toujours au même endroit, toujours à la même brique, j’empruntais des chemins différents pour arriver à la dernière et toujours le total était le même. Le même nombre de brique. Chaque brique avait un nom.  Les comptant,  je les nommais. Empruntant chaque fois des chemins différents, la chaîne de nom résonnait différemment. Petite mélodie intérieure, je préférais certains chemins à d’autres.

L’homme est descendu dans la cave. Longtemps il m’a regardé chantonner le nom de mes briques, il n’a pas parlé, pas un mot. Longtemps il a écouté. Longtemps il observé. J’étais celui qu’on regarde. Quand il est remonté j’ai entendu qu’il a parlé avec mes parents. Sa voix était douce. Sa voix était belle, j’aurais aimé qu’il chante la chaîne des noms de brique.  Mais il n’a pas chanté.

Après le départ de l’homme ma mère n’était pas pareille.

Plus tard, « Je » se souvient…. Les hommes sont descendus dans la cave… C’était un autre jour. Un jour comme les autres dans ma cave. Pas le même, étrangement identique. « Je » ne les a pas regardé.

 

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