Une séance inquiétante à Loos

Publié le par Cie Les Mille et Une Vies, Fabrice

 Hier, après plus de dix jours d’absence, j’ai retrouvé la salle d’activité de la Maison d’Arrêt de Loos. Je dois avouer, que je n’étais pas mécontent de revenir là et de retrouver tout le monde, à la Section A, tant le temps, malgré un travail acharné, commençait à me sembler long depuis la dernière intervention.

Dorothée continue d’intervenir avec moi, les matins. Nous arrivons tôt. La porte bleue passée, identité déclinée, grilles franchies, matériel récupéré dans les locaux du SPIP, nous pouvons franchir les dernières grilles et arriver en détention. Tous les détenus sont là, ainsi que G.. G. nous prévenait lors de notre dernière intervention qu’il se pourrait qu’il soit libéré ; malheureusement pour lui les vacances d'une personne empêche son dossier d'être étudié et il devra attendre jusqu'au retour…

Comme d’habitude, nous prenons le temps de nous retrouver, et de manière informelle, nous échangeons avec chacun les dernières nouvelles. La séance démarre par un « point communication » et objectifs. Après un temps passé à lire ensemble l’article paru sur Nord Eclair nous informons le groupe que le 24 août Patrice B. viendra faire une reportage pour le site Nos quartiers d’été de la Région. Nous en profitons pour dire que rencontrant prochainement France 3 qui vient faire un reportage à Lille-Sud, nous essaierons de les sensibiliser à cette action en Maison d’Arrêt. Tout le monde est d’accord. G. me propose que nous prenions un temps dans l’après-midi pour une interwiew qui pourra faire l’objet d'un article dans le prochain « écho de Cellules ». Je lui propose de prendre ce temps l’après-midi même.

Ensuite la réunion aborde les contenus des prochaines séances. Je propose que dorénavant nous consacrions les matinées à des improvisations et les après-midi à l’écriture. Tout le monde accepte cette proposition. En ce qui concerne les contenus, j'explique que dans la suite logique de ce qui a déjà été fait, j'aimerai que chacun travaille à l’élaboration d’un monologue court parlant de la Prison, de l’homme enfermé, exclu, ; la thématique pouvant être déclinée dans un mode poétique, réaliste, de terreur ; à terme je voudrais que le monologue filmé et diffusé puisse participer au débat…

Tous les détenus sont d'accord sur le principe mais voudraient travailler ces monologues à l'écrit plutôt que des les improviser….une écriture poétique qui parlant du dedans sensibilise le dehors et participe ainsi à la réflexion.

En parralèle de ce travail, nous décidons de continuer, dans le cadre d'improvisations dirigées de décortiquer les textes du Théâtre traditionnel de marionnettes, Théâtre de foire et de marché, populaire, outil de satire sociale aux personnages à l'humanité douteuse, Polichinelle de Duranty et consort...

Après ce point, nous démarrons la séance par des exercices dirigés de manipulation. A. et S., N, AM, manipulent de mieux en mieux, se sentent de plus en plus à l’aise…. Dans l’ensemble tous, hormis P. et S., un peu plus "egocenté" avancent assez vite et la matinée passe sans qu'on s'en rende compte ; à 11h15 nous nous quittons….

 

Retour à 14h. J'ai décidé de leur faire découvrir « Les plaideurs » de Duranty. 2 avocats en manque de travail, prêts à tout pour plaider, créent une affaire... D’abord lecture, ensuite analyse ; ils apprécient  le texte qu'ils trouvent d'une actualité surprenante. La discussion qui suit cette lecture est interessante et même parfois surprenante. Je crois qu'ils commencent vraiment à comprendre les possibilités qu'offre ce Théâtre de marionnette là. Il est décidé que cette histoire pourrait être une des base de notre recherche mais, son langage nécéssite à leur goût un "toilettage"... Il se mettent à l'écriture collective.

Pendant que le groupe travaille, je me mets à part avec G. pour répondre à ses questions  en vue d’un article pour le prochain « echo des cellules ». N., au bout d’un moment nous rejoint.  Il semble soucieux, préoccupé. Il me dit qu’il en a assez… qu’il attend après un aménagement de peine, que sa vie dehors change sans qu’il puisse y faire grand chose, qu’il a le sentiment qu’elle lui échappe… G. essaie de lui dire qu’il doit accepter sa situation, mais N. ne semble pas, vouloir se résigner… ça lui fait mal, il semble retourné ; ses mots sont durs, ses pensées sont sombres. G. et moi-même discutons avec lui, nous avons tous deux peur pour « cet enfant » qui broie du noir ; nous lui proposons de parler, d’aller voir un « Psy », de sortir les mots qui le rongent, de peut-être aussi se faire préscrire un somnifère pour faciliter ses nuits. Au bout d'un moment passé à tenter de lui démontrer qu'une consultation, au pire ne lui fairait pas de bien, mais ne pourrait lui faire de mal. Il se laisse convaincre. J’appelle donc la surveillance pour les prévenir qu’un détenu ne va pas bien, qu’il a besoin d'aide, de l’aide d’un médecin, qu’il faudrait donc, si c’est possible, l’accompagner à une consultation. Mon interlocuteur téléphonique ne semble pas content du dérangement, il me demande quand cette activité marionnette sera terminé parce que vraiment, ça commence à bien faire… Je me sens presque coupable…. Je me demande pourquoi il y a autant d'incompréhension, d'inhumanité presque.... Quelques minutes plus tard, 5 surveillants débarquent, prêts au pire, à une intervention musclée on dirait. La salle est tranquille, tout le monde travaille, le chef me demande ce qui se passe. Je lui explique, essayant de ne pas m’énerver face à son indifférence et à ses mots "sans esprit" que l’état de N. m’inquiète, qu’il serait bon de l’accompagner, chez un Psy… Il me répéte alors que je dois me borner à "faire des marionnettes", remarquer la détresse d'un individu c'est pas mon boulot... Comment fait-il pour ne pas être sensible aux tourments d'un être humain ? Lorsqu’ils s’en vont avec N., j'ai peur tout à coup, ai-je fait le bon choix, … La façon dont ce surveillant a réagi, me choque ! Je m'inquiète pour N.. 

Le reste du groupe, même s’il est inquiet, continue de travailler à l’écriture de l'adaptation…

Nous finirons la séance sur la lecture de ce qui a été écrit, c’est de bon augure…

 

Lorsque nous sortons de la salle, pour la première fois depuis le début des interventions, les détenus ont été tous fouillés… Même si je sais  que pour des régles de sécurité évidente les fouilles impromptues sont possible, cette fouille, après ce qui vient de se passer, me met mal à l’aise. A., voyant ma gène me rassure ; il relativise, il a la tranquillité de l'habitude. De mon côté je m'interroge sur la relation entre l'appel et cette fouille ; le pourquoi m'échappe et, comme je le disais sur un de mes premier billet, je ne comprends pas toute cette méfiance, et les réactions négatives que sucite cette activité auprès de certains surveillants. Et tout en écrivant que je ne comprends pas, je sais pourquoi je ne  suis pas le bienvenu pour ceux-là (heureusement que tous ne sont pas comme ça) ; certains doivent penser que ma présence, c'est un regard de plus, le regard d'une personne libre se déplaçant dans leur territoire avec un "laisser-passer" ne dépendant pas d'eux (et c'est mieux ainsi ; en effet, la mise en oeuvre d'activités dépendraient de ceux-là, elles n'éxisteraient pas, "ces conneries du SPIP" comme ils les appellent). Territoire et tout ce qui s'y trouve sont normalement sous leur autorité presque absolue. L'intervenant éxtérieur, tel ma pomme, respectant les régles de sécurité, reste quand même libre, parole et pensée et, libre, ils pensent qu'il sape l'autorité du roi en essayant de construire, autour de sa pratique artistique, une confiance partagée par les partenaires institutionnels, l'administration pénitentiaire et les usagers. Et la confiance, pour moi, a plus de valeur que l'or ; c'est dans la confiance que tout se construit, sans elle, rien n'est possible, rien. Quand je bute sur cette méfiance, comme aujourd'hui, je me sens conforté dans mon geste, dans mes actions, je sais, je me souviens que c'est juste d'être là et finalement, plutôt que déstabilisé plein de l'envie de m'éloigner, de prendre mes jambes à mon cou, c'est renforcé et prêt à m'accrocher encore plus que je sors de ces confrontations...

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