Emotions féminines à Sequedin… Les Mille et une Vies

Publié le par Dorothée

J’ai longtemps hésité sur le choix des mots pour titrer ce billet. Trouble, inquiétude, fatigue, agacement, tristesse, angoisse, énervement, colère, excitation, incertitude,… C’est emplies d’émotions diverses et majoritairement négatives que les femmes sont arrivées hier pour la séance de travail.

Dès mon arrivée à la section femmes, j’ai senti l’atmosphère tendue. Il m’aura fallu patienter 40 minutes pour que les surveillantes aillent chercher les participantes. Après avoir récolté 3 « elles arrivent » en réponse à mon impatience grandissante, on me demande si j’ai la liste !!  Je la leur montre dans leur le bureau accrochée sur le panneau d’affichage, à la même place que la semaine dernière !! Les femmes sont enfin appelées. J’apprend que S. ne pourra plus suivre l’atelier pour cause de classement au travail (en buanderie). Cela m’ennuie, S. est l’une des meneuses du groupe. Cela m’étonne aussi ; en effet,  S. semblait très motivée par cette activité. 09H15, M. arrive la première, les autres suivent… 

Toutes s’étonnent de l’absence de S. La discussion avec les femmes m’apprendra que S. a accepté le travail sous réserve de pouvoir poursuivre l’atelier et que cela lui a été accordé !! Je retourne voir la surveillante, la réponse est : « elle a droit a 4 demi-journée par mois pour raison médical et parloir, pas pour les marionnettes. » . De retour en salle d’activité, les discussions vont bon train, la tension se ressent. Il y a eu 2 tentatives de suicides au cours du week-end, 2 jeunes filles d’une vingtaine d’année. Cela en perturbe plus d’une. Et puis, il y a C. et V. qui passe en jugement ; l’une mercredi, l’autre jeudi. Elles sont toutes deux angoissées. Et puis pour chacune il y a l’incompréhension face au climat qui règne actuellement en détention : la surveillance est de plus en plus sécuritaire, les fouilles au corps et de cellules sont de plus en plus régulières. Elles en ont assez, elles se sentent humiliées un peu plus chaque jour.

Il est 09H30, une surveillante pousse la porte, appelle M. sans plus de respect pour l’activité en cours que pour la détenue appelée. 09H40, M. est de retour, les larmes au bord des yeux, elle vient de subir une fouille au corps. La raison invoquée : elle a été vue hier, discutant avec une détenue soupçonnée de trafic. Je suis perplexe…   

Perdue dans ces mauvaises ondes, l’une d’elle pourtant vivait la joie de la liberté bientôt retrouvée. E. sort mercredi et la première chose qu’elle me dit c’est : « je suis désolée mais je ne vais pas pouvoir tenir mon engagement. Je ne finirais pas l’exploration marionnettique avec le groupe. Je suis libérée, je sors mercredi ! » Moi, je suis plutôt heureuse pour elle et l’invite, si elle le souhaite à prendre contact avec nous dehors… Et puisque c’est sa dernière séance, je lui propose d’entrer en jeu… Marionnette gainée, seule dans le castelet, E. nous fera part de son regard sur son temps passé en détention. C’est avec une étonnante douceur qu’elle évoquera la violence de l’expérience. Son témoignage sera aussi bercé de joies et de douleurs, la joie de quelques rencontres humaines et la douleur de la séparation familiale… En ajoutant à son discours diverses notes d’humour, E. nous offre un très beau moment d’humanité marionnettique !! Son monologue génère beaucoup de réactions de la part des autres femmes. Nous décidons donc de le reprendre en y intégrant un second personnage, qui, au côté du premier, se fera l’écho de paroles fortes… C’est C. qui manipulera au côté de E. Le résultat est satisfaisant, je leur propose de le reprendre en modifiant la technique de manipulation sur le modèle de ce qui a été fait dernièrement à Loos (en prêtant notre seconde main au personnage). Si E. se lâche et se laisse aller à l’exercice avec aisance, C. de son côté reste lointaine, l’esprit préoccupé…

10H00, la porte s’ouvre, une surveillante nous amène S. !! Nous interrompons l’exercice le temps de l’accueillir. S. a effectivement obtenu l’accord de prendre ses lundis matins pour l’atelier marionnettes. L’information n’a pas circulé entre les différents membres du personnel. Depuis 08H00, ce matin elle rappelle à sa surveillante d’étage qu’elle ne va pas à la buanderie mais qu’elle va en activité à partir de 08H30. A l’heure dite, cette dernière refuse de lui ouvrir et lui dit de patienter qu’elle va se renseigner ! 09H59, elle lui ouvre la porte en disant : « Il fallait le dire que c’était pour les marionnettes… » ! No comment ! Encore cette fois, je me rends compte du peu d’intérêt pour l’activité que nous proposons par certains des surveillants ; je trouve ça regrettable….

Cet événement suffit pour ré-ouvrir le débat sur ce sentiment qu’elles ont toutes d’être prises pour des idiotes. Elles se posent la question de l’abus de pouvoir, elles estiment anormal de ne pas avoir accès au règlement intérieur de l’établissement, elles sourient (jaunes) face au non respect du code du travail au sein de l’établissement… Après un long moment de discussion, on reprendra le travail sur le principe du duo marionnettique : le témoin et son écho. A la différence de E. qui portait un regard global sur la détention, toutes les autres témoigneront d’un événement particulier survenu récemment. L’exercice sera utilisé comme exutoire pour la majorité d’entre elles et la haine et la colère en seront les dénominateurs communs…

A plusieurs reprises aussi des larmes coulent en ce lundi 28 août 2006 à la section femmes de la maison d’arrêt de Sequedin… La séance se termine, nous nous retrouvons lundi, dans des conditions un peu moins dures ; je l’espère en tout cas…

Commenter cet article