comment c'est arrivé, ordinaire

Publié le par Fabrice Levy-hadida

En retrouvant cette vieille VHS de Petites Nouvelles d'un quotidien ordinaire abandonnée dans une bibliothèque chez mes parents, je retournais vite quelques années en arrière. Retrouver ces images c'est retourner dans le passé et ensuite c'est la violence qui absorbe. Puis, je revois la rencontre avec ces "jeunes". Eux, venant de quartiers difficiles je me souviens la peur que les autres intervenants disaient en avoir. A l'époque, tête brulée, de peur je ne ressentais pas. Je devais reprendre cet atelier de Théâtre pour vivre et si le metteur en scène qui m'avait précédé dans l'aventure s'était fait cordialement chambrer-haïr cela ne m'en empêcherait pas.
Ma vie, telle que je la trimbalais derrière moi, à l'époque, c'était un paquet de m.... ; autour de moi, ça créait du vide. La première fois que je les ai rencontré, ils m'ont dit, sans rien en connaître que de théâtre ils ne voulaient pas ; ils m'ont dit que l'autre (le précédent) avec ses collants "moule-couilles", avec ses echauffements les avaient fait rire... j'en ai ri aussi de leur façon de raconter. Je leur ai dit la précarité dans laquelle mon métier se construisait. Je leur ai dit ce que me coûtait la liberté. Je me souviens cette première rencontre, les esprits s'échauffaient tranquillement ; à la fin, on a passé un marché, ils voulaient que je gagne ma vie alors on a décidé que chacun de notre côté on ferait la fête la veille de l'atelier ; je leur ai dit que rien ne s'apprenait sans envie, si ils ne voulaient pas, je ne les forcerais pas, on se reposerait ensemble. Ainsi l'atelier continuant d'exister, on ne leur mettrait plus entre les pattes quelqu'un qui leur demanderait de faire ce qu'ils ne voudraient pas, on s'est séparés là dessus. Le marché leur convenait. Trois semaines durant, j'arrivais, je les saluais puis je m'endormais, plus ou moins. De leur côté eux parlaient, tout bas pour ne pas me réveiller. La quatrième fois, alors que je m'apprétais, sur un tapis de danse, dans un coin de la salle, à "piquer un roupillon", cette fois là, je me souviens, ils sont venus vers moi, et tout doucement ont commencé de me parler, de me demander ce que nous pourrions faire, ce que je pourrais leur apprendre si ils se décidaient à travailler, si j'arrêtais de dormir. C'est comme ça que ça a commencé. 
A l'époque, je me questionnais sur le corps de l'acteur, proche de la transe, disant mieux lorsque fatigué, trouvant au fil de l'effort une conscience nouvelle. Exercices physiques et vocaux nous menaient sur les chemins de la transe ; ils sortaient des trois heures d'atelier, erreintés mais aussi babillant et joyeux ; déjà des leaders apparaissaient.  A l'époque je me questionnais sur "l'être" au coeur du spectacle. A l'époque je me demandais comment une respiration, un geste pouvait appuyer le mot, dire autant que le mot. Le corps et la voix préparés comme outils, le sens va de soi.
Ca a duré plus d'un an, quand nous sortions de la salle de danse, les utilisateurs habituels et policés nous regardaient comme des "tarés" ; moi autant qu'eux, eux autant que moi. Parfois on se donnait rendez-vous à la salle et puis je les emmenais regarder. Les gens dans la rue, l'autre ou eux-même. Ils m'en reste des beaux souvenirs. Le groupe m'avait adopté et quand la structure d'insertion voulait envoyer de nouveaux jeunes, les anciens se chargeaient de préparer le terrain, de vérifier leurs envies, de les motiver...
Le spectacle "Petites nouvelles d'un quotidien ordinaire" est apparu au bout d'un an. La structure d'insertion voulait interrompre l'atelier, les jeunes ne voulaient pas que ça s'arrête. Alors on a mis en route ce projet et la structure d'insertion s'est retrouvé coincée. Quand j'y repense, ils m'ont fait rire avec leurs complots pour faire en sorte que cet atelier dont ils ne voulaient pas au début continue.. Le projet de spectacle a séduit des partenaires, un défi jeunes, la structure d'insertion ne pouvait plus rien faire... c'est comme ça donc que cette fenêtre sur une vie violente s'est ouverte. C'était en 1994, ils parlaient des "tournantes". Pour montrer ce qu'ils voyaient, les techniques de clowns et drames, baffes et chutes de chaises ont été mises au service d'un quotidien banal.
Quand ils ont montré leur travail, tous le quartier s'est déplacé, la salle était pleine, et ils avaient peur. Je me souviens l'arène...

Publié dans Autre inclassable

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