ça y est, l'agitation se met en place

Publié le par Fabrice Levy-Hadida

Les mots me viennent et puis s'en vont, le temps se compresse ; je me répète. Le travail m'absorbe ; prenant une respiration je tente de remplir les trous, les mots se confondent, que reste-t-il à dire ? Des quartiers visités, des gens rencontrés, de ce que nous comprenons, de ce que nous entendons, de ce que nous échangeons ? Chaque jour est un nouveau jour, nouvelles rencontres, nouvelles compréhensions. Et puis il y a ce sentiment,  s'éloignant de la réalité, que l'égoïsme a gagné dans le rang des hommes. Certains hommes courtisent les hommes pour en obtenir le droit de représentation, le pouvoir. Certains hommes courtisent le pouvoir pour en faire profiter leurs frères, leurs enfants, leur famille, leurs amis, ceux qu'ils appellent les leurs. Ce sentiment de vivre dans une société qui exclut, toujours un peu plus chaque jour, avec, pour quelques contre exemples rencontrés, une majorité d'exemple qui défile, défile? Défile à n'en plus finir ? L'époque est à une censure de moins en moins déguisée ; il ne faut pas râler, on appelle la police pour un rien. Pour un mot déplacé, un dessin, chaque jour une affaire paraît. Du plus haut au plus près, l'époque se laisse séduire par la peur et les verrous se ferment, les chemins se réduisent, la solidarité n'est plus qu'un rêve de très jeune enfant. Le quotidien de la ville laisse voir des uniformes toujours plus nombreux aux coins des rues, dans les couloirs du métro, aux portes des cités.  A notre époque, la peur de perdre motive plus que la foi, la croyance. C'est étonnant mais peut-être cela a-t-il toujours été le cas ? La peur est un moteur comme un autre ? Nous marchons à la peur... La peur d'être oubliés, délaissés, abandonnés ?

Et puis je vois, j'entends, ces derniers temps, derniers jours, que la peur d'être oubliés dans la marche vers les élections amène des représentants de professions artistiques de tous poils à se faire entendre. Avec plus ou moins de bonheur le mot culture est prononcé.

Et c'est ainsi que de jour en jour, des hommes, disant représenter d'autres hommes (parfois disant me représenter aussi), des hommes de la culture donc, ici et là se manifestent et face au monde crient leur(s) inquiétude(s) ; s'adressent-t-ils au monde dans l'espoir de le faire avancer ou plus cyniquement, essaient-ils de faire monter la pression ? Dès à présent assurer sa place dans l'avenir post électoral ? Rester placés ? La peur, encore une fois de se trouver déplacé... Dans un article débat de Le Monde, dans un forum, avec plus ou moins de bonheur, tentant de retrouver une place d'agitateurs d'idées, quelques uns essaient de se faire entendre ; ils veulent faire entendre au monde leur capacité de (re)penser le monde culturel. Ne fais-je pas la même chose dans ces colonnes ? Leur cris sont beaux, leurs cris sont émouvants, ils sont pleins de la connaissance dramatique leurs cris.

Pourtant, certains de ces cris m'écorchent les oreilles ; pourtant je ne suis pas ému, pourtant je reste persuadé qu'aujourd'hui le combat est ailleurs...

Il ne s'agit plus de préserver les acquis mais bien de mettre sur la table les bagages du passé et de faire le tri... Faire le ménage en somme parce que cette « chose de la culture » qui a grandi dans l'ombre du pouvoir a souvent perdu en beauté ce qu'elle a gagné en clientélisme.  Et si avec le temps l'art s'est réduit aux territoires sur lesquels il est accueilli, espaces plus ou moins minables, plus ou moins flamboyants, je sais que ces espaces ne sont pas l'art, ou pas seulement ; l'art ne se limite pas aux murs qui l'accueillent, l'art dépasse les murs, les frontières, grandit dans le coeur de l'homme, touche l'homme. Et si nous devons nous réveiller aujourd'hui, face aux malheurs de l'époque, oubliant la somnolence qui nous avait envahie, nous devons travailler à « être avec » plutôt que « être contre »?.

C'est peut-être en cassant les frontières dans lesquels l'art s'est fourvoyé que nous affronterons l'époque et réoccuperons l'espace qui est le nôtre, l'espace humain, terre d'art, terre des hommes. Il nous faut avancer en repensant l'oeuvre, le public, notre place d'artiste dans le monde. Parce que crieur du monde, nous ne devons pas nous limiter à défendre, pendant des débats électoraux un bout de gras ne reflétant pas nos métiers... Nous devons reprendre la parole, y insuffler le sens que nous voyons derrière nos gestes. Nous réapproprier notre parole, pour trouver l'oreille de l'autre et l'interroger, lui apporter des réponses ; nous ne devons pas avoir peur de reconstruire autrement. Nous ne devons pas laisser aux autres le soin de construire un avenir  qui ne nous conviendrait pas, nous devons participer à sa construction, c'est possible. Parce que certains jours, je n'en peux plus du « nous » dans lequel le « je » devrait se taire ; le « je » ne peut plus certains jours accepter la parole du « nous » qui gouverne le monde de la culture...

Paroles, celles d'un syndicat patronal ou celles d'une corporation, toutes, paroles semblent dans la représentation chercher à récupérer le pouvoir, et trop souvent, paroles à mon goût, avis particuliers tendent à nier mes particularités, nos particularités. Je n'y ai jamais vraiment été d'ailleurs dans ces groupes là. De l'intermittence aux syndicats, je n'ai jusqu'à aujourd'hui pas réussi à trouver place qui me convienne. Dès le départ, m'étant obstinément refusé à contraindre mon métier dans les limites de l'intermittence, j'ai abordé la permanence de l'art. Avec elle j'ai vécu dans la faim parfois mais souvent, me sentant juste, je pouvais continuer là où d'autres changeaient de chemin et dans ce temps dédié à l'art j'ai trouvé ma voie, construit ma légitimité. Ainsi quand j'ai monté « Les Mille et une Vies » et que j'ai voulu mettre en place les premiers postes de travail permanent, j'ai un temps imaginé être « directeur-ouvrier » payé 110% du SMIC ; difficile dans le « nous existant, la profession», de mettre en place cette réalité là. Pourtant les acheteurs de nos spectacles n'ont rien des acheteurs habituels des réseau culturels ; pas de théâtres dans la liste, ou tellement rarement, des centres sociaux, des petites villes et pour les publics n'en parlons pas, la France des gueux je vous dis, que ceux là puissent regarder un spectacle, mais que me contez vous là ? Et voilà comment nous nous sommes  retrouvés obligés d'appliquer une grille de salaire, dans le cadre d'une convention collective qui ne ressemble pas à ce que nous faisons, qui n'entrevoit l'artiste, le plus souvent, que dans l'intermittence de la réalisation et même si nous, salariés ayant à coeur de monter un projet artistique et politique particulier, nous acceptons de fonctionner différemment, le cadre ne le veut pas? Pour recréer notre permanence, nous avons du « forcer des cadres » trop court ou serré. Salariés artistes-polyvalents nous acceptons de participer à l'ensemble des tâches qui compose notre métier. Le vieux marionnettiste, avec une législation moins rigide, ne faisait pas autrement ; constructeur un jour, manipulateur le lendemain, auteur à un autre moment, puis conteur, relation public, administrateur, ouvreur, technicien aussi et j'en oublie...

Dans une société d'experts, les artistes ont laissé le soin à d'autres de les représenter (plus ou moins heureusement) et le temps a perdu la place centrale qu'il doit occuper dans la construction de l'oeuvre. Voletant de « produit » en « produit », on nous dit que nous ne devrions pas, artistes, considérer cette construction chaotique comme néfaste pour la création et le sens que l'art peut mettre dans les vies, nos vies. Mais ils oublient, certains de ces « experts du geste artistique » que l'art se construit dans la durée. Nous devons réaffirmer cela mais, nous devons aussi savoir ce que cela implique. Nous ne pouvons demander à l'autre, la société, d'assumer des choix qui sont les nôtres. Nous devons travailler avec elle, construire avec elle, la société, les outils d'évaluation qui nous semblent les plus pertinents par rapport à nos activités et si nous ne voulons pas être évalués alors refusons d'être financé par la puissance publique. Le dialogue doit se restaurer, les objectifs doivent être co-construits.

Je veux pouvoir dire « je » sans engager les autres mais, je veux aussi m'engager entièrement et voir les autres s'engager... Paroles? Je veux un « nous » représentatif de tous les « je » qui le compose. J'en ai assez de la parole des autres qui pèse sur la mienne,qui lui taille un costume loin d'être à sa mesure. Les « je » doivent se réapproprier les « nous », médiateurs culturels et autres administrateurs du sens de l'art pour les faire à leur image. Nous devons aussi, c'est urgent, faire le ménage, nettoyer. Nous devons nous en charger parce que nous sommes les mieux placés pour le faire, parce que nous savons où se sont nichées poussières et saletés.

Nous devons enfin nous interroger sur ce que nous sommes capables de donner à la société avant de nous interroger sur ce qu'elle nous donne, ne nous donne plus, ne veut plus nous donner. La société c'est nous, c'est moi. Et si nous bénéficions d'avantages indus, nous devons savoir le reconnaître. Le « nous » aujourd'hui pèse sur le « je », il faut retourner cette tendance et artistes nous devons  reprendre la place, l'occuper, au coeur. Il ne faut plus simplement être  un outil qu'on utilise un jour et qu'on range le lendemain, pour le rappeler si besoin se présente. Il faut que le ressenti de l'artiste transforme son environnement.

Pour beaucoup de nos concitoyens,  notre milieu n'est pas compréhensible, naviguant en eaux troubles, parfois glauques, nous devons changer cela?

Des questions me taraudent qui, je le sais, travaillent nombre d'autres. Serions nous menottés par les finances publiques ? Est-il normal que dans des cadres étriqués on réunisse des réalités aussi diverses ? Pas de différence entre un Théâtre Public et un Théâtre Privé, entre l'Industrie du Cinéma , celle de la Musique, le secteur du Spectacle Vivant ; si ici et là nos métiers sont proches, il y a aussi des réelles différences. Il ne s'agit pas de se retrancher derrière des corporations de plus en plus nombreuses et ne réglant rien mais, il s'agit de dire comment nous, faiseurs d'art en général, envisageons l'avenir. Comment nous pensons le partage. Les financements publics de la culture, ne doivent plus être considérés comme un gâteau partagé entre les différents acteurs de la chaîne artistique avec des parts plus ou moins grosses et des miettes distribuées ici au là (du seul fait du prince et des experts?) mais, doivent réellement être un outil pour atteindre des objectifs fixés au préalable ; démocratie culturelle, accès de tous les publics à une diversité d'oeuvre, des objectifs affirmés qui ressemble à des choix de sociétés. Et dans ces objectifs, tous les acteurs de la chaîne doivent se retrouver, appréciés à leur juste valeur.

Et du nous, je passe au je, le jeu de l'homme qui regarde l'autre avec curiosité plutôt qu'effroi. Oui, rien ne se construit sur la peur et si la peur est un moteur, alors, c'est un mauvais moteur.  Pour nettoyer ce que le temps a accumulé comme erreurs, il ne s'agit plus de défendre des acquis qui ne sont peut-être plus adaptés aux évolutions que nos métiers ont connus, il s'agit, en interrogeant nos pratiques de les faire évoluer, et repositionnant l'art dans la société, d'imposer aux pouvoirs, du plus lointain au plus proche les évolutions qui s'imposent et que nous aurons définis ensemble. Parce que nous saurons changer, le regard sur nous changera. Faisons le premier pas et le reste du chemin suivra !  Artiste, lèves toi et participes....

Pour que le monde change, nous devons vouloir le changement sans nous cramponner aux acquis bien fragiles et dépassés qu'une autre époque a pu mettre en oeuvre mais que nous avons le devoir de transformer. Acceptant les évolutions nécessaires de ce système nous ferons disparaître ses aberrations. Oui, la bataille est ailleurs, dans la construction au présent d'un rapport au public sans brillance. Hommes vivant dans une même époque se rencontrent...



Prise de parole autour de l'APPEL lancé par la revue Cassandre

VENDREDI 16 MARS 2007

14h30-17h

AU THÉÂTRE DES BOUFFES DU NORD

Angle Bld de la Chapelle/rue du Fbg Saint-Denis - 75010 Paris

M° La Chapelle (ne pas confondre avec Porte de la Chapelle)

ACTES PUBLICS, QUESTIONS D'ART ET DE CULTURE


Des liens pour voir, penser, certains j'y crois d'autres me font rire (jaune), d'autres me font rien, d'autres me font froid dans le dos et vous ?

Forum 2007 SACD

Initiative Nationale SYNDEAC

L'appel de Cassandre

La Lettre de Nodula

Coordination des Intermittents

SYNAVI

 

Publié dans Point de vue

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Fabrice Levy-Hadida 21/03/2007 23:04

Bonjour à vous philippe... j'ai grâce à vous, en retour découvert une partie de Hong Kong, la vôtre et aussi vos très beaux dessins...merci pour vos encouragements...ce blog est souvent silencieux, les échanges y sont rares...

pfelelep 21/03/2007 06:22

bonjour,juste un petit mot pour vous remercier de partager votre blog.Je viens de le decouvrir depuis hong kong ou j'habite depuis 3 ans, je le rajoute a mes favoris.merci de ce que vous faites.philippe