Et le Théâtre de Marionnettes Itinérant -comme de nombreuses épiceries- disparaîtra....

Publié le par Cie Les Mille et Une Vies

après le specatcle 2Depuis des mois que nous de la Cie Les Mille et une Vies courrons, depuis des jours que nous nous asphyxions, je n’ai que peu le temps d'alimenter ce lieu et vous dire les joies et les angoisses qui étreignent notre Théâtre de Marionnettes Itinérant…. De villes en villages nous courrons et les mots se transforment en silences. Plus ou moins longs, ils –les silences- nous habitent comme les disparus hantent les mémoires. Des mots de silence. Des mots de rage. Du vent qui nous emporte, nous ne savons le dire. Dans une époque qui manque de discernement, faire entendre nos silences et notre proximité tient de l’impossible.

Alors, aujourd'hui, profitant de la pause dans la course, cul posé sur un siège qui fait face à la mer,  je voulais te dire, à toi qui prend le temps de lire,  te faire part de mes craintes et partager avec toi certaines des réflexions qui me font penser que nous ne serons plus là longtemps. Vite écrit, mal dit, si tu n'as pas le temps passe ton chemin ami-enemmi- lecteur et reviens plus tard ; un autre jour si tu le peux, si tu en as le temps...Tout est histoire de choix…

Pour ma part, aujourd’hui, dans mon quatrième  jour de repos, je vais négocier avec mes silences ! Essayer de prendre le temps  aujourd’hui avant de demain, disparaître. Négocier, je vais poser quelques phrases, négocier oui, aujourd’hui dire avant de retourner au silence….

Juste quelques mots pour résumer les angoisses ; quelques mots pour les éloigner en le regardant, en les disant ; juste quelques mots….

Nous en reparlerons à la rentrée de septembre entre salariés et Conseil d’Administration mais, je dois te l'avouer ici, pour La Cie Les Mille et une Vies Théâtre de Marionnettes Itinérant, continuer de travailler dans l’environnement qui est le nôtre (secteur du spectacle vivant), devient chaque jour plus difficile…. Peut-être est-ce du au manque de discernement dont témoigne l'époque ; peut-être est-ce parce que nous sommes sur une voie où les lanternes s’éteignent au fur et à mesure que nous avançons et dont, au final,  nous risquons de pas revenir ! Mais, tout semble se complexifier terriblement et les cadres dans lesquels nous envisageons la création et la diffusion de nos œuvres se resserrent autour de nous, parfois jusqu’à l’étouffement…  

Ce qui arrive aujourd’hui, le resserrement de l’étau législatif (et répressif) était prévu ou prévisible ; il faut le dire, ceux qui voulaient transformer l’Art en une marchandise comme une autre, ont eu patience et sens du calendrier ! Ceux la avaient aussi pour eux pouvoir économique et politique pour peser sur les instances décisionnaires. Alors que les acteurs de création peu enclins à se soucier d’autre sujet que leur sort se battaient pour leur chapelle, leur corporation, leur structure et ne bénéficiaient d’aucune représentation représentative de leur diversité…. Depuis de nombreuses années, du financement de la création à la diffusion des œuvres, du formatage des consciences à la formation des jeunes générations ;  les  pouvoirs (économique, politique et médiatique) ont su transformer et avancer sur cette voie et faire de l’Art un outil d’enrichissement, de communication politique, de formatage des consciences….

Depuis quelques années les esprits sont « formatés » par des outils d’éducation et de communication. Les nouvelles générations sont prêtes à accepter le discours d’une culture mondialisée et libérale. Ce formatage a déjà commencé de détruire le symbolique et mis « sur le marché » de nombreux volontaires ; chaque année formés à l’administration culturelle ou  au « jeu d’acteur », sortent des écoles (universitaires, écoles d’art, conservatoires, écoles supérieures…) de nombreux étudiants qui ne veulent que « travailler ». Leurs études les ont préparés, ils le savent, ils sont les meilleurs et les institutions devraient les recruter. Malheureusement les institutions ne prennent pas de risque quand il s’agit d’emploi ; les places sont trop chères ! Elles laissent le soin aux plus petites entreprises de faire les premières insertions professionnelles et quant la formation aura atteint le niveau de qualité et de réseau que nécessite l’Institution on débauchera… Attention, même dans ces premiers contrats, les places sont comptées et de nombreux postulants ne trouveront pas structure à leur pied…   

l'automate 2Les petites entreprises du spectacle (et par extension leurs salariés) sont devenus les suspects permanents de fraudes diverses et variées. Travail dissimulé, évasion fiscale ou sociale, j’en oublie certainement !

Alors qu’elles se battent pour réunir les moyens de leurs ambitions, pour créer de l’emploi et payer des salaires, et surtout mettre en relation leurs œuvres et les publics, ces structures se retrouvent au cœur de la tourmente….  C’est dans un système globalement inadapté à l’épanouissement des recherches et œuvres artistiques que nous devons nous frayer un chemin… C’est un secteur ou les périmètres entre amateur, en voie de professionnalisation et professionnel n’ont jamais été définis ; c’est un secteur sans réel outil d’accompagnement des démarches, c’est un secteur ou 10% des entreprises absorbent 80% des ressources. 

En 2005, le Rapport  Guillot insistait sur la structuration du secteur par  la négociation conventionnelle ; dans sa droite suite, l’Etat a voulu que le secteur (du spectacle vivant je le rappelle) se dote de deux conventions uniques…. 2 conventions qui permettent aux usages de trouver des cadres « Privé » et « Publique » . Si les conventions collectives doivent améliorer le droit du travail, on peut aujourd’hui regretter qu'elles ne soient pas conscientes ni représentatives des usages et réalités des plus petites structures du secteur. Cela en serait comique, si cela n'était pas dramatique, ce sont toujours à partir des usages des plus grosses entreprises que se définissent les règles du jeu ; et cela est vrai dans l’ensemble des secteurs professionnels. Oui, pour ma part, j’en suis persuadé, les conventions ne prennent pas en comptes les réalités de métiers (parfois très anciens), leurs diversités et leurs nécessaires adaptations aux contraintes de territoire et d’époque dans lesquelles ils s’épanouissent…  

En 2006 (aujourd’hui le pourcentage ne doit pas être différent) 80% entreprises recensés avaient des effectifs inférieurs à 5 personnes tandis que 20% avaient des effectifs supérieurs…

Si je l’écris brutalement, c’est comme ça que ça sort : avec des textes qui ne prennent pas en compte la diversité d’un milieu, c’est la diversité qu’on veut détruire…. Plus ça va, moins ça va ; demain, les quelques entreprises qui auront les moyens d'employer auront devant elles des dizaines de milliers de candidats à l'embauche.

Avec ces conventions étriquées, de nombreuses niches (lieu douillet où toutes les parois sont à distance raisonnable de la main) dans lesquelles les entreprises de proximité pouvaient faire apparaître leurs projets vont disparaître, emportées par ces textes et un arsenal législatif (répressif) de plus en plus déconnecté de la réalité des usages des entreprises susnommées de proximité. Des textes qui ont une focale très resserrée sur ce qu’est la création, de comment elle doit être menée ou présentée au public, diffusée…. Des textes qui ne voient la création que sur "un plateau", le reste n'est rien ; le reste, des métiers qui se pratiquent dans des salles des fêtes, des jardins, des espaces publics, et parfois aussi sur des plateaux de théâtre, ce reste là n’est rien...

Les conventions sont des textes qui dans le droit français ont valeur de lois...

Je ne veux pas ici remettre en question le droit du salarié, je veux juste partager ma crainte et m’interroger du fait que ce sont toujours les plus gros qui décident ; les petites organisations qui ont rejoint les négociations, font de la figuration contre rétribution en numéraire ou en siège…

Dans la natureOui, l’insécurité juridique va aller en grandissant et si vous pensez que notre usage est norme vous vous trompez parce que la norme de notre structure ne peut être inférieure à la loi…. Et la confiance n’y fera rien, la parole encore moins, le contrat même ne peut revenir sur un avantage acquis…  Je le répète, je ne veux pas ici remettre en question le droit social du salarié, mais, ne trouvez vous pas que cela manque un peu de discernement de demander à une épicerie d’appliquer les lois des temples de la consommation surtout lorsque l’on sait que les lois applicables aux deux (les épiciers et les temples) sont définis par les temples de la consommation qui s’appuient sur la réalité des épiceries pour négocier au rabais ; un rabais souvent bien trop élevé pour les épiceries qui se trouvent de fait « hors la loi » lorsque le texte est étendu… Alors si il faut rêver, rêvons que les épiciers négocient avec les salariés des accords qui leurs soient propres (au niveau de l’entreprise…) et qui ne confondent pas leurs usages avec ceux des temples….

Pour finir, je voulais te dire, cher lecteur, que malheureusement les épiceries continueront de fermer… sauf si elles réussissent à donner à leurs usages la force de lois. Mais cela les épiceries n’en ont pas les moyens juridiques (le juridique coûte cher) alors les temples  pourront occuper les espaces ainsi laissés vacants…

Abandonnant cette sombre pensée, cul vissé sur ma chaise, je retourne à la contemplation de la grande bleue et de cette foule de corps dénudés profitant des joies des congés payés. Bonne journée à toi lecteur  et, à une autre fois….

 

Fabrice Levy-Hadida

Cie Les Mille et une Vies

Théâtre de Marionnettes Itinérant

BP 70342 - 59020 LILLE CEDEX

 

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